Doris Salcedo: Unilever Series
L’autre jour que j’étais à Londres pour le week-end, j’en ais profité pour aller faire un saut à la Tate Modern, l’incontournable passage!
Le bâtiment rénové de cette centrale électrique s’impose indéniablement dans le paysage londonien actuel et son ancienne salle des machines la “Turbine hall”, reconvertie en un immense hall d’une dimension surprenante abrite à tour de rôle des installations temporaires sous le nom de “Unilever Series” non moins surprenantes crées spécialement par différents artistes.
(Pour la liste complète des artistes commissionnés par “Unilever Serie” jusqu’à présent, cliquez ici)
Qu’allais-je découvrir cette fois-ci?
A première vue rien. Pas d’objets, pas d’étranges lumières, pas de haut parleurs, pas de musique, pas de bruits mais plutôt un lourd silence…
C’est en baissant la tête que l’on aperçoit d’abord une petite fissure dans le sol du musée qui s’élargie progressivement, se dédouble même.
Un tremblement de terre aurait-il affecté le sol de la Tate sans que personne n’en ais parlé?
Les premières secondes sont étonnantes, on doute, on s’interroge… L’artiste n’aurait tout de même pas fissuré consciemment les fondations de la Tate Modern!?
Et bien si! Nous sommes bel et bien en face de la nouvelle installation de l’artiste colombienne Doris Salcedo intitulée “Shibboleth”, une crevasse longue de 167 mètres creusée en cinq semaines dans le béton.
Doris Salcedo née en 1958 à Bogota en Colombie, artiste de la White Cube galerie à Londres et dont les oeuvres figurent dans les collections du MoMA de New York et de la Tate Gallery de Londres, est connue pour ses installations sculpturales faites à partir de meubles,d’objets domestiques trouvés comme les chaises, les portes, les tours de lit, les armoires ou des vêtements du quotidien, symboles de la fragilité de l’existence, qu’elle transforme à sa manière.
Son travail est souvent à l’origine de faits réels durs sur lesquels l’artiste fait de sérieuses recherches comme s’entretenir avec des victimes de guerres.
Souvent lorsque ses oeuvres d’art sont en relation direct avec la souffrance, il y a au sein même de celles- ci une notion d’évacuation de la douleur, comme une thérapie aidant à se libérer de la tragédie vécue.
En 1991 – 1996, avec “Atrabiliaros” ce sont des chaussures abandonnées de colombiens qui faisaient l’objet d’une oeuvre, à demi dissimulées derrière des membranes en fibre animale, pour devenir des symboles du deuil. Dans une autre oeuvre, des meubles en bois portant les marques du temps et remplis de béton, évoquent les vies qu’ils ont servies dans le passé.
On l’aura compris, les oeuvres de Salcedo, fortes d’émotions, nous parlent de la condition humaine et des tragédies qui l’accompagne et “Shibboleth” est plus qu’une simple fracture dans le sol d’un musée…
Le mot “Shibboleth” est, selon la définition du dictionnaire anglais d’Oxford, un mot à la prononciation particulière et utilisé comme test pour repérer une personne d’un autre pays ou d’une autre région, un mot très difficile à prononcer par les étrangers.
D’après l’artiste, cette crevasse énorme symboliserait donc “un espace négatif” qui évoquerait “le trou de l’Histoire qui marque la différence sans fond entre les peuples” que ce soit de par leurs origines que de par leurs classes sociales.
Une oeuvre bien plus complexe qu’elle n’y parait à première vue, mettent en scène non seulement le passé mais le présent, remettent en cause le modernisme mettant ainsi un point d’interrogation sur une certaine vision de la démocratie…
A voir jusqu’au 6 Avril prochain.

